UMC - Grandes Marques et Maisons de Champagne

Vendanges par millésime

1955 - Vendanges mémorables à beaucoup d’égards

Deux mois nous séparent déjà de ces vendanges 1955 qui resteront mémorables à beaucoup d’égards.

On se souviendra, pour 1955, de la belle qualité des raisins, de leur abondance imprévue, des achats massifs du Commerce, du surmenage des pressoirs, de la course à la futaille vide, de ce soleil persistant qui fut pour beaucoup dans le calme et la bonne humeur de tous les participants aux grandes manœuvres d’automne champenoises.
Oui, ce furent vraiment, dans l’ensemble, de belles vendanges !
A présent le C.I.V.C. se doit de présenter son compte rendu habituel de la Répartition et de dresser le bilan complet des opérations. On verra aussi comment il s’est efforcé de remplir, une fois de plus, son rôle de régulateur du marché.
C’est ce panorama général de la Récolte 1955 que l’on trouvera donc dans les pages qui suivent, avec chiffres à l’appui et les explications qu’ils comportent.

LA SITUATION AU DEPART

Quand une Vendange commence, les jeux ne sont pas complètement faits mais des positions importantes sont déjà prises de part et d’autre et le déroulement de la cueillette, malgré ses surprises, ne modifie pas profondément le cours des choses. Il est donc important d’analyser l’état du marché à une semaine du jour J qui est celui de l’ouverture des Vendanges.
On attendait 195.000 pièces
L’enquête effectuée par l’A.V.C. au cours de la première semaine de Septembre estimait la récolte totale à près de 195.000 pièces. Les évaluations avaient été faites, comme chaque année, non par une ou deux personnes mais par des groupes de techniciens, de vignerons et de régisseurs de vignobles, parmi lesquels des anciens ayant 20, 30, 40 années d’expérience. Le travail a donc été mené de façon très sérieuse et rien ne prouve qu’au terme des investigations, c’est-à-dire à la date du 8 Septembre, les promesses de récolte dépassaient déjà, l’ordre de grandeur annoncé.
Le Syndicat Général des Vignerons avait d’ailleurs pris l’initiative d’une enquête analogue par l’intermédiaire de ses sections locales. Les prévisions concordèrent à 2.000 pièces près avec celles de l’A.V.C.
C’est donc sur ce chiffre que l’on s’est basé.
Avec 195.000 pièces la récolte s’annonçait abondante, nettement supérieure à la moyenne de ces dix dernières années (160.000 pièces), mais guère plus importante que celle de 1954 (189.600 pièces), avec cette différence que les grands crus semblaient beaucoup mieux partagés que les crus inférieurs.
Offres de vente importantes du Vignoble
La fraction de récolte disponible pour le Commerce était chiffrée, au 20 Septembre, à 142.500 pièces.
Ce volume provenait de l’addition des éléments suivants :

Récoltes des Maisons de Commerce à vignobles 25.600 Pièces
Récoltes personnelles Gérants et administrateurs de Maisons 2.600 Pièces
Récoltes des ouvriers des Maisons à Vignobles (réservées à leurs employeurs) 4.400 Pièces
Quantités offertes par les Récoltants des 226 crus du vignoble 109.900 Pièces
Total du disponible 142.500 Pièces

Par souci de commodité et aussi de logique, nous mettrons ensemble dans la suite de ce rapport les chiffres concernant les récoltes des ouvriers des Maisons et les chiffres concernant l’ensemble des autres récoltants.
De même pour les chiffres des vignobles des Maisons et ceux de leurs administrateurs ou gérants.
Le disponible au vignoble comprenait donc les 28.200 pièces des récoltes du Commerce d’une part et les 114.300 pièces mises en vente par les Récoltants d’autre part.

BESOINS IMPORTANTS DU COMMERCE

Une étude parue dans notre précédent bulletin laissait prévoir que le Commerce aborderait ces vendanges dans des dispositions favorables : malgré d’importantes rentrées, ses stocks avaient à peine augmenté depuis un an car il venait de vendre 31 millions de bouteilles pendant la campagne au lieu de 27 au cours de la campagne précédente, soit 4 millions de bouteilles en plus.
Pour remplacer simplement ses sorties des douze mois précédents le Commerce avait besoin de 125.541 pièces.
Etant donné la situation, le C.I.V.C. crut pouvoir proposer à chaque Maison dès le 15 Septembre une attribution égale à 110 % de ses sorties.
110 % des sorties, cela représentait pour l’ensemble du Commerce un réapprovisionnement de 138.000 pièces.
Or les réponses des Maisons au 20 Septembre, ce que l’on appelle les « prises de position » d’avant vendanges, totalisèrent 142.500 pièces, dépassant ainsi les prévisions les plus optimistes.
Equilibre apparent dans le total
La surprise fut agréable, autour de la table de la Commission de Répartition, lorsque les machines à calculer eurent digéré leur pleine ration de chiffres et mirent à jour les deux résultats suivants :

Le disponible se montait à 142.500 Pièces
Les besoins de réapprovisionnement atteignaient 144.500 Pièces

Ainsi donc l’offre totale était égale, à 2.000 pièces près, à la demande totale.
Le Commerce voulait rentrer 144.500 pièces et le vignoble lui proposait 142.500 pièces.
Déduction faite des récoltes des Maisons, l’un voulait acheter 116.500 pièces et l’autre voulait lui vendre 114.300 pièces.
Certes, jamais depuis que le C.I.V.C. existe, depuis que la répartition sévit, on n’avait assisté à un semblable miracle d’équilibre.
Mais l’enchantement ne devait pas résister, hélas, à un examen plus attentif des chiffres et de leur détail par région.
Déséquilibre dans le Détail
Si en effet les Blancs n’inspiraient guère de soucis dans l’immédiat (25.000 pièces demandées pour 25.000 offertes), par contre il y avait plus de vendeurs que d’acheteurs dans la Montagne de Reims et les moyens crus, plus d’acheteurs que de vendeurs au contraire dans les petits crus ainsi que dans l’Aisne et l’Aube.
C’est à la charnière des crus à 80% que se faisait, en gros, le partage entre ces deux courants : au-dessus trop de vin à vendre, en dessous pas assez de vin à acheter.
Ce déséquilibre avait une double cause, l’une économique, l’autre matérielle. D’une part le resserrement de l’échelle et la concurrence commerciale incitaient les Maisons vendant bon marché à se montrer plus que jamais fidèles aux petits crus où elles s’approvisionnent. D’autre part ces mêmes petits crus attendaient une récolte inférieure à la normale en raison des gelées de printemps.

LA REPARTTION

La Répartition 1955 porte le N° 15. C’est la quinzième fois en effet que le C.I.V.C. prenait en mains le contrôle absolu de toutes les transactions entre Vignoble et Commerce.
Pour les 14 premières répartitions, la pénurie avait toujours été plus grande dans les grands crus que dans les petits. Le processus classique consistait donc à attribuer déjà les Blancs et les grands Noirs, puis à redescendre les degrés de l’échelle.
En 1955, on a procédé « à l’envers ». La pénurie sévissant dans le bas de l’échelle, il fallut prendre le marché par son petit bout, l’Aisne et l’Aube, puis mettre de l’ordre dans les crus intermédiaires avant de s’occuper des grands crus.
Nous allons donner quelques détails sur la méthode utilisée non sans avoir rappelé que la Commission de Répartition, présidée avec sa compétence habituelle par M. Roland-Billecart, était composée en outre de Messieurs Boizel, Budin, Marcel Bouché, Hérard de Nazelle, J. M. Ducellier, Mensior et Nollevalle.

Préliminaire
Une opération préalable consista à assigner aux acheteurs des maxima d’attribution dans la moitié inférieure de l’échelle des crus.
Il importait en effet de commencer par calculer la part de moyens et petits crus de chaque Maison en fonction de ses références d’achat des années antérieures.
C’est ainsi par exemple que la Maison X, acheteuse de 130 marcs au total et qui aurait voulu acheter 60 marcs en dessous de 90%, s’est vu affecter seulement un chiffre de 40 marcs pour l’ensemble de ses achats dans cette portion de l’échelle.

1° Palier
Pour l’Aisne et l’Aube réunies, la demande excédait l’offre d’un bon tiers.
On appliqua mathématiquement les références d’achat aux quantités disponibles, avec les correctifs convenables, mais sans s’occuper des demandes.
Après avoir ainsi distribué, à grand renfort de règles à calcul, 6.000 pièces dans l’Aube et les 5.000 pièces de l’Aisne, il restait encore 10.000 pièces de demandes non satisfaites à reloger dans les paliers immédiatement supérieurs.

2° Palier
Les petits crus, c’est-à-dire ceux compris entre 75 et 84%, offraient en chiffres ronds 19.500 pièces au Commerce qui en demandait 24.500.
Chaque Maison reçut sa part, calculée au plus juste, en tenant compte de ses références bien sûr, mais aussi des amputations déjà subies dans l’Aisne et dans l’Aube.

3° Palier
En abordant la répartition des crus moyens (85 à 89%), nos commissaires étaient en retard de 15.000 pièces sur les besoins du Commerce.
Le 3ème palier ne leur permit d’alléger ce déficit que de 4.600 pièces, différence entre les 16.800 pièces demandées et les 21.400 pièces annoncées comme disponibles dans ce secteur.
Cette marge fut distribuée aux acheteurs dans la limite des maxima dont nous avons évoqué le principe tout à l’heure.
Ainsi la Maison citée en exemple, qui avait droit à un quota 40 marcs dans la portion inférieure de l’échelle et qui venait de recevoir, par supposition, 10 marcs dans l’Aisne et l’Aube puis 10 autres marcs dans les petits crus, s’est vu attribuer 40 - (10 + 10) = 20 marcs dans les crus moyens.

4° Palier
Dès le départ les grands crus de Noirs semblèrent se placer résolument sous le signe de l’abondance. La soif du Commerce s’y traduisait par une demande d’achat de 29.000 pièces en face d’offres de vente estimées à plus de 36.500 pièces.
La comparaison de ces deux chiffres faisait donc apparaître disponible excédentaire de 7.500 pièces pour le Commerce.
Ces quantités lui furent proposées en compensation des 10.400 pièces de demandes d’achats restées encore pour compte dans les crus paliers inférieurs.
Il ne fut pas possible cependant de compenser par des grands crus de noirs toutes les demandes de petits crus ou de crus intermédiaires car certaines Maisons n’auraient pas accepté une augmentation trop sensible de leur « moyenne ». Mais tout fut tenté dans ce sens et le déséquilibre en fin de compte, limité à quelques centaines de pièces, n’affecta que deux ou trois crus de la Grande Montagne.

5° Palier
Dans les Blancs, dernière étape du travail de Répartition, les choses furent faciles à régler. Les 24.800 pièces offertes balançaient exactement dans l’ensemble les 24.800 pièces demandées par les acheteurs.
En y regardant de plus près quelques disparités existaient bien : certains crus étant un peu trop demandés, d’autres pas assez. Il ne fallut pas longtemps pour corriger ces inégalités locales.
Ainsi, la Répartition se trouvait faite, du moins sur le papier, au terme de plusieurs jours de travaux et de calculs.
Il ne restait plus à la vendange qu’à commencer... On va voir que la marée déferlante du cuidage a mis à rude épreuve l’échafaudage laborieusement édifié par nos répartiteurs, mais qu’il a cependant très tenu dans l’ensemble.
Ainsi donc la récolte à appellation qui devait représenter 195.000 pièces d’après les estimations les plus sérieuses atteint en réalité 470.515 hectos, soit 235.257 pièces. C’est la récolte la plus importante depuis 1935.
Comment expliquer pareille différence avec les prévisions ?
Celles-ci ont été faites début Septembre et la récolte a eu lieu début Octobre. Les raisins ont-ils pu gagner en un mois 30% de poids ou de volume, grâce aux brouillards matinaux, à quelques pluies opportunes, à d’autres facteurs naturels mal définis ? C’est très possible et même infiniment probable.
En tout cas le gonflement de la récolte, qui en d’autres temps eut amené la panique sur le marché et des manœuvres de toutes sortes, ne semble avoir eu jusqu’ici que des conséquences heureuses pour tous.
En effet le vignoble comptait vendre 114.300 pièces et il en a vendu 123.900.
Les Maisons propriétaires de vignobles comptaient tirer de leurs exploitations 28.300 pièces et elles en ont retiré 41.300.
Le Commerce, dans son ensemble, avait besoin de 125.000 pièces pour remplacer ses sorties et il avait demandé à rentrer 144.000 pièces. En définitive il en a rentré 163.000, c’est-à-dire l’équivalent de plus de 41 millions de bouteilles.
Le bilan de ces Vendanges peut donc être considéré comme particulièrement satisfaisant.

Bulletin du CIVC 4ème trimestre 1955 n° 35
Analyses réalisées par les Ingénieurs & Œnologues des services techniques de l’AVC - CIVC.