UMC - Grandes Marques et Maisons de Champagne

Vendanges par millésime

1979 - La belle récolte ne rétablit pas complétement l’équilibre

Cette formule résume bien la situation de la Champagne au lendemain de cette vendange dans la mesure où elle paraît traduire fidèlement en effet l’ambiguïté de son résultat.

Certes la récolte a pleinement réalisé les espoirs dont elle était porteuse au point de vue de la qualité comme au point de vue de la quantité. A l’égard de la quantité en particulier le chiffre qui a été atteint - 845.000 pièces - correspond pratiquement aux prévisions les plus optimistes émises avant la vendange.
D’un autre côté cependant, et comme on pouvait évidemment s’y attendre, les problèmes de la Champagne ne sont pas pour autant résolus.
Car si la récolte est globalement excédentaire par rapport au remplacement des sorties, cet excédent ne couvre qu’une partie du déficit de la récolte précédente.
Les quantités en surplus, d’autre part, sont encore pour le moment au Vignoble, entre les mains des récoltants ou de leurs coopératives, si bien que les Maisons ne savent pas encore dans quelle proportion exacte elles vont pouvoir en bénéficier pour la consolidation de leurs stocks.
Paradoxalement donc cette vendange généreuse que des journalistes en mal de sensationnel ont même cru pouvoir baptiser « vendange du siècle », sans égard il est vrai à la comparaison nécessaire entre son volume et les besoins, laisse encore insatisfaits une partie des champenois.
Mais n’avait-on pas dit qu’il faudrait deux belles récoltes de suite pour effacer le quasi-désastre de 1978 ?
Tant que le second de ces deux paris n’aura pas été tenu la Champagne va continuer à vivre dangereusement, partagée entre la fragilité et l’incertitude.
Pour y voir mieux clair ces réflexions d’actualité vont avoir le triple objet suivant :
-  d’abord faire le bilan de ce qui vient d’être acquis dans la voie du rétablissement de l’équilibre
-  en second lieu sonder les perspectives immédiates concernant les ventes et les prix
-  enfin envisager l’avenir au-delà des péripéties présentes.

UN RENFORT NET DE 40 MILLIONS DE BOUTEILLES POUR LES STOCKS

C’est ce qui ressort de la comparaison entre le volume global de la récolte et celui qui était nécessaire pour assurer simplement le remplacement des sorties.
Quand est survenue la mauvaise récolte, l’an dernier, les réserves n’étaient pas en mesure d’amortir un tel choc : elles ne représentaient à ce moment là que 3,2 fois les ventes de la campagne écoulée, ce qui correspondait à un niveau de stockage simplement normal.
Le déficit à combler était donc bien de l’ordre de 100 millions de bouteilles.
Or le rapprochement entre ce chiffre de 100 millions de bouteilles et celui que va dégager en supplément la récolte 1979, soit 40 millions de bouteilles, fait ressortir sans équivoque que le retard ne se trouve à présent rattrapé que dans la proportion de 40 %, c’est-à-dire pour une petite moitié.
Bien sûr le redressement serait aujourd’hui un peu plus spectaculaire si les expéditions avaient fléchi de 5 à 6 % entre les deux vendanges, ainsi que l’on s’y attendait généralement.
Mais on a assisté au contraire à une légère augmentation du volume des ventes lesquelles sont passées d’une campagne à l’autre de 180 à 186 millions de bouteilles, soit une croissance de 3,7 %.
Il faut savoir par ailleurs, comme on l’expliquera plus loin, que le Négoce a réalisé pendant cette vendange un approvisionnement en raisins qui couvre en moyenne à 96% seulement ses sorties de la campagne écoulée.
C’est dire que les 150.000 pièces qui constituent le surplus de la récolte sont demeurées, comme on le disait en commençant, entre les mains des vignerons ou de leurs coopératives.
Mais les 2/3 de ce volume, soit l’équivalence d’approximativement 100.000 pièces, devrait normalement prendre en cours de campagne le chemin des celliers des Maisons, la différence étant tout à fait suffisante en bonne logique pour consolider les propres stocks des expéditeurs du Vignoble.

DES PERSPECTIVES A COURT TERME ENCORE INCERTAINES

Par delà le problème qui vient d’être évoqué, et qui met en cause les relations entre Vignoble et Négoce, il n’est pas possible de ne pas s’interroger sur ce qui attend en 1980 la Champagne considérée dans son ensemble.

Or cet avenir est suspendu à la fois à l’évolution des ventes et au résultat de la prochaine récolte. En ce qui concerne les ventes trois hypothèses peuvent être envisagées : ou bien l’allure se maintient aussi vive que ces derniers mois, c’est-à-dire avec une légère tendance à progresser ou bien au contraire les ventes se stabilisent, ou bien encore - et c’est la dernière hypothèse - elles marquent une tendance à régresser.
Mais la récolte à venir peut également donner lieu à trois alternatives suivant qu’elle s’annoncera abondante, moyenne ou tout à fait insuffisante.
A partir de là le problème devient plus compliqué puisque ces différentes situations, tant du côté des ventes que du côté de la récolte, peuvent se combiner de plusieurs manières.
L’idéal serait bien sûr que se réalise le scénario « stabilité des ventes + forte récolte » : c’est le seul en effet qui pourrait permettre à la Champagne de retrouver rapidement un bon équilibre entre ses stocks et son activité.
Quant aux autres combinaisons, il en est deux ou trois qui seraient encore acceptables mais d’autres qui seraient par contre franchement périlleuses.
Dans quelle mesure les Champenois peuvent-ils avoir une certaine prise sur de tels événements ?
Leur influence, concernant la récolte, est extrêmement limitée. C’est la Nature, en ce domaine, qui va commander.

IL FAUT PREPARER UNE NOUVELLE ETAPE DE DEVELOPPEMENT

Pour la première fois depuis très longtemps, les surfaces en production au moment de la vendange n’étaient pas cette année supérieures à celles de la vendange précédente. Etant donné l’arrachage d’une certaine superficie de vieilles vignes, elles étaient même en diminution de 200 hectares : 24.200 hectares au total au lieu de 24.400 en 1978.
On sait d’autre part que cette situation n’évoluera pas dans les trois années qui viennent puisque les programmes de plantations nouvelles avaient été arrêtés au lendemain de la crise que la Champagne a connue en 1974-1975.
Certes les surfaces actuelles pourraient permettre en temps normal d’assurer une expédition annuelle de l’ordre de 200 millions de bouteilles. Un tel objectif sera donc probablement atteint dès qu’aura été rattrapé le déficit actuel des stocks. Mais le regard doit se porter dès maintenant au-delà d’une telle échéance.
A la fin de novembre, conformément à un engagement pris quelque temps avant la vendange, une réunion s’est tenue au C.I.V.C. entre délégations du Vignoble et du Négoce pour mettre au point un programme de plantations à échelonner sur trois ans.
Pour modeste qu’il soit ce programme n’en constitue pas moins un test très positif de la volonté des responsables champenois d’engager une nouvelle politique d’expansion. Il ne restera plus qu’à en définir par la suite les contours exacts en fonction des circonstances.
Cet effort est rendu nécessaire, chacun en a conscience, par tout un environnement extérieur. Bien sûr il y a d’abord la demande accrue de Champagne, elle-même sous-tendue par un besoin de confort croissant en France comme dans l’ensemble de nos sociétés occidentales. Mais il faut compter aussi avec le développement rapide de la production des vins mousseux à travers le monde, phénomène dont l’ampleur interpelle la Champagne avec insistance depuis quelque temps déjà.
Sur le plan interne enfin, est-il besoin de le dire, la perspective d’un dynamisme nouveau peut venir opportunément atténuer un certain nombre de tensions qu’il ne faut pas laisser s’accumuler.
Il y va même de tout l’acquis de ces trente dernières années dans le domaine des rapports entre le Vignoble et le Négoce.
A propos de la distinction entre quantités classées en appellation Champagne et quantités classées en appellation Coteaux champenois, on remarquera que ces dernières représentent cette fois-ci un volume relativement peu important : pour 1979 en effet la limite pour le droit à l’appellation Champagne a pu être portée à 12.000 kilos à l’hectare.
En conséquence l’appellation « Coteaux champenois » n’a été donnée qu’aux quantités produites entre cette limite de 12.000 kilos et le plafond de 13.000. kilos prévu par le Décret du 21 août 1974, ce qui n’a été le fait que d’une minorité de récoltants.
Quant aux quantités qui ont pu être produites au-delà de 13.000 kilos à l’hectare, elles n’ont droit à aucune appellation et devront être livrées par les intéressés à la distillerie ou à la vinaigrerie dans un délai qui sera fixé incessamment.
Cette parenthèse étant fermée il faut d’abord constater que le volume global réalisé a dépassé assez largement celui annoncé à plusieurs reprises dans la période qui a précédé la cueillette.
A la fin de juillet la première enquête avait mis en avant un chiffre atteignant à peine 700.000 pièces.
Puis une seconde enquête, dans la deuxième et la troisième semaines de septembre, a porté cette prévision à 745.000 pièces.
Or le résultat final ressort à près de 850.000 pièces, ce qui a vérifié une fois de plus le vieil adage souvent cité suivant lequel « une grosse récolte va toujours en croissant alors qu’une petite va toujours en décroissant » (ce qui avait été vrai aussi, malheureusement, pour la petite récolte de l’an dernier).
Cet aboutissement heureux a tenu à de nombreux facteurs favorables dont les principaux paraissent avoir été les suivants :

1) - au départ une sortie de bourgeons assez belle dans l’ensemble et même tout à fait remarquable pour le cépage chardonnay,
2) - un bon déroulement de la floraison, bien que celle-ci se soit étalée sur une période assez longue entre juin et juillet (il n’y a donc pas eu pratiquement de « coulure »),
3) - à défaut de grandes chaleurs une saison et une arrière-saison favorisées par une bonne alternance des périodes de soleil et de pluie,
4) - enfin la réussite des traitements anti-pourriture pratiqués pour la première fois sur une grande échelle et qui ont permis de réduire au minimum les pertes entraînées souvent par la dégradation de l’état des raisins.
Comment faut-il situer la récolte 1979 par rapport à toute la suite de celles qui l’ont précédée ?
Une telle appréciation ne peut être valable que si l’on envisage successivement deux points de vue : la comparaison des volumes globaux et celle des rendements moyens à l’hectare.
En ce qui concerne le volume global, la récolte 1979 s’attribue une incontestable première place par rapport à toutes les récoltes jamais observées en Champagne, et en tout cas celles connues depuis le début du siècle.
Le fait que le cap des 800.000 pièces ait été ainsi nettement dépassé pour la première fois a tout de suite déclenché sous la plume d’un certain nombre de journalistes une avalanche de superlatifs relevant d’un goût du sensationnel un peu excessif.
Comparant 1978 et 1979, l’un d’eux s’est même exclamé : « après Waterloo, c est Austerlitz », ce qui est commettre en plus un contresens historique assez énorme.
Quoiqu’il en soit de ces fantaisies, les résultats prennent comme on va le voir maintenant une dimension beaucoup plus réelle lorsqu’ils sont considérés sous l’angle du rendement moyen obtenu à l’hectare, c’est-à-dire en faisant entrer en ligne de compte l’importance des surfaces cultivées.
A ce point de vue la palme revient sans hésitation possible à la récolte de 1970 car la superficie totale en production n’était alors que de 17 800 hectares. Or cette année, en 1979, elle représentait 24.200 hectares, soit 6.400 hectares de plus.
Avec 10.800 kilos, comme on peut le voir, la récolte 1979 prend tout de même une excellente troisième place.
Mais ces deux palmarès successifs, celui des volumes globaux et celui des rendements moyens, invitent à une autre réflexion : ce n’est certainement pas par hasard en effet si les plus brillants résultats obtenus jusqu’ici par le vignoble champenois ont tous été réalisés au cours de ces dix dernières années.
Jamais en particulier la barre des 10.000 kilos n’avait été dépassée au cours de la période précédente, les plus grosses récoltes se situant alors aux alentours seulement de 9.000 kilos ou de 9.500 kilos. [1]

Dans ces succès à répétition la Champagne recueille sans nul doute le fruit des efforts accomplis pour une culture de la vigne de plus en plus rationnelle et donc de plus en plus efficace, grâce par exemple aux progrès effectués dans le domaine de l’entretien des sols ou encore dans la lutte contre les divers ennemis de la vigne.
La moyenne observée sur dix ans, de 1970 à 1979 inclus, ressort ainsi à 9.250 kilos à l’hectare. Or quatre de ces récoltes, comme on vient de le voir à l’instant, ont dépassé 10.000 kilos à l’hectare tandis que trois autres atteignaient des rendements compris entre 9.000 et 10.000 kilos et une quatrième un rendement de très peu inférieur à 9.000 kilos.
Les seuls « accidents » pour cette période ont été la récolte 1971 avec 5.100 kilos de moyenne et la récolte 1978, de triste mémoire, avec seulement 3.700 kilos.

Mais une moyenne générale, pour une récolte donnée, peut recouvrir des inégalités importantes selon les terroirs et même à l’intérieur du même terroir, comme on en a fait l’expérience à nouveau cette année avec des écarts allant de 7.000 kilos à 14.000 kilos entre les récoltants les moins favorisés et les plus favorisés.
D’une manière générale, c’est le cépage à raisins blancs, le chardonnay, qui s’est révélé le plus productif suivi dans l’ordre du pinot noir et du meunier, différences qui se sont reflétées en gros dans la situation selon les régions, en fonction de leur encépagement dominant, ce qui donne à peu près le classement suivant :

  • la Côte des Blancs et le Sud de la Marne
  • l’Aube (en particulier le Barséquanais)
  • certains secteurs de la Montagne de Reims
  • les Coteaux Ouest de la Montagne de Reims, la Vallée de la Marne et le Vignoble de l’Aisne.

Quant à l’âge des vignes, il semble avoir joué aussi cette année un rôle déterminant, les vignes âgées ayant accusé un handicap important par rapport aux plus jeunes.

QUALITÉ : MIEUX QUE BIEN

Mieux que bien est une façon d’user des mots avec économie. Très bien ou parfait auraient peut-être convenu de la même manière si ces expressions ne donnaient pas l’impression de chercher à forcer un peu le ton.

En fait la qualité de la récolte 1979 est dans l’ensemble un grand sujet de satisfaction. L’essentiel est donc de le savoir et de le dire.

Les apparences, déjà, étaient très favorables à considérer les grappes de raisins dans les vignes et ensuite dans les paniers : belles, bien formées, assez grosses en général, avec des grains bien gonflés sous des peaux fines et de jolie couleur. Les grappes de chardonnay, en particulier, offraient le plus souvent des reflets dorés du plus bel effet.
L’état sanitaire de cette vendange, redisons-le également, était presque partout remarquable grâce à l’efficacité des nouveaux traitements anti-pourriture. Déjà pratiqués en 1978 par certains vignerons, leur utilisation s’est généralisée cette année à la satisfaction de tous.

A ce bel aspect des raisins ont répondu les impressions recueillies aux alentours des pressoirs : il y régnait en effet une odeur agréable qui ne trompait pas les habitués des lieux. Nombre d’entre eux n’hésitaient pas d’ailleurs à discerner dans ce parfum les prémices d’un élégant bouquet.

Au passage la preuve était faite en tout cas qu’une récolte un peu tardive peut accéder malgré tout à la plénitude de la maturité.

Les vendanges n’ont commencé, il est vrai que le 3 octobre pour les crus les plus hâtifs et cette mise en route s’est échelonnée jusqu’au 9 ou 10 octobre pour les autres crus. Le décalage par rapport à la période normale des vendanges a donc été de presque deux semaines.

Mais une autre leçon est à tirer encore de ces événements : c’est la démonstration que qualité et quantité ne sont pas incompatibles, comme cela s’était d’ailleurs vérifié à plusieurs reprises dans le passé. Etant entendu évidemment qu’il ne faut pas bâtir des théories abusives sur de telles coïncidences.
Il reste maintenant à donner quelques précisions sur la composition des moûts. Des nombreux prélèvements effectués par les Services techniques du C.I.V.C. dans les vendangeoirs de toutes les régions ressortent les caractéristiques moyennes suivantes pour les trois grands cépages champenois : moyenne alcool en puissance 9° 2, moyenne acidité (par litre) 8,8 grammes.

Les teneurs en sucre (alcool en puissance) peuvent être considérées comme très satisfaisantes. Il est bien connu en effet que les hauts degrés ne sont pas, par principe, recherchés en Champagne. Quant à l’acidité elle apparaît, en toute objectivité, parfaitement convenable.
A quel avenir des vins aussi bien nés sont-ils promis ?
Aucune décision générale n’intervient, on le sait, pour décréter que le vin d’une récolte donnée sera ou ne sera pas millésimé. L’initiative revient aux élaborateurs eux-mêmes qui se déterminent à cet égard en toute liberté et à titre individuel.
Mais il y a de très fortes chances, en fait, pour que le 1979 soit l’objet de cette consécration : il en est digne.

  • Bulletin CIVC 4ème trimestre 2004 n°131
  • Analyses réalisées par les Ingénieurs & Œnologues des services techniques de l’AVC - CIVC.

Notes

[1Cela avait été le cas en 1922, 1929, 1934 et plus récemment en 1960.