UMC - Grandes Marques et Maisons de Champagne

Vendanges par millésime

1989 - Un répit salutaire

Après les gelées du printemps dernier qui ont anéanti plusieurs milliers d’hectares, la Champagne semblait condamnée à connaître l’un des épisodes les plus sombres de son évolution au cours de ces cinquante dernières années.
Fatalistes, les Champenois se préparaient à affronter ce coup du sort et à faire face à une récolte sévèrement amputée dès la sortie des grappes.

Une petite vendange aurait mis l’économie champenoise dans une position fort périlleuse.

Et voilà que la récolte, par ailleurs d’une qualité exceptionnelle, fournit 1.023.000 pièces, c’est-à-dire un volume qui n’a été dépassé que deux fois depuis que la vigne s’épanouit en Champagne. Il aura fallu cependant le renfort d’une véritable seconde vendange qui, une quinzaine de jours après la première, est venue apporter environ 100.000 pièces.

Un tel retournement de situation n’est jamais à exclure car le secteur viticole est sans cesse soumis à des événements imprévisibles qui défient les analyses les plus rationnelles. Et le vignoble champenois, qui est l’un des plus septentrionaux, est le cadre, plus souvent que d’autres, de ces brusques changements dus aux sautes d’humeur d’un climat lunatique.

Si le pire sera évité grâce à cette grosse récolte, la prudence et la vigilance continuent à s’imposer.

C’est que, dans le même temps, les expéditions de Champagne ont poursuivi leur progression à un rythme rapide : 237 millions de bouteilles en 1988 et sans doute 255 à 260 millions de bouteilles en 1989. La persistance d’une telle expansion n’est pas souhaitable.

Dans les brèves explications qui vont suivre nous allons donner toutes les précisions nécessaires à une appréciation objective de l’état présent de l’économie champenoise et des perspectives à court terme. Il conviendra ensuite de décrire les faits marquants d’une vendange, assez extraordinaire à bien des égards, qui concernent le volume, la qualité, le prix du raisin et l’approvisionnement du Négoce.

Des stocks insuffisants

L’écart entre le volume de la récolte et les quantités expédiées durant la campagne 1988-1989 laisse apparaître un excédent qui ne doit pas faire illusion. D’abord il fait suite à un déficit qui le réduit d’autant ; et lorsque ce faible gain sera comparé aux ventes de l’année 1989 il deviendra encore plus restreint.

Les stocks au 31 juillet 1989 s’établissaient à 692 millions de bouteilles, en diminution de 30 millions de bouteilles par rapport à l’année précédente.

Si le rythme actuel des ventes était confirmé, la réserve dépasserait à peine les 700 millions de bouteilles au 31 juillet 1990 et il serait bien tard pour prendre conscience du danger.

Car la durée moyenne de vieillissement des vins, rapportée aux expéditions de l’année, ne cesse de diminuer et elle vient de franchir la cote d’alerte.

Cette moyenne recouvre bien sûr des comportements individuels très contrastés. Surtout, elle n’exprime pas l’inégalité de la répartition des stocks entre Vignoble et Négoce : ajoutons donc que récoltants et coopératives se situent nettement au-dessus de ce chiffre tandis que les négociants sont légèrement en dessous.

Sans être dramatique, ni mettre en cause dans l’immédiat la qualité des vins offerts aux consommateurs, l’abaissement sensible de la durée de vieillissement doit inciter les Champenois à réagir sans tarder.

Une pause s’impose

Pour sympathique et satisfaisant qu’il soit, dans la mesure où il témoigne d’un engouement croissant pour le vin de Champagne, l’emballement des expéditions peut mettre en difficulté l’économie champenoise.
En dépit des plantations supplémentaires faites chaque année depuis 1981, la production de raisins ne peut plus suivre les besoins de la commercialisation.

Dans un tel contexte de décalage entre l’offre et la demande, la régulation vient de manière naturelle par une hausse des prix.

De fait, les augmentations du prix du raisin en 1988 et 1989 ont entraîné une progression des prix de vente du Champagne. Au cours de l’année 1989 la hausse moyenne des tarifs a sans doute été de l’ordre de 10 à 15% chez la plupart des expéditeurs.

Il est vraisemblable que certaines catégories de consommateurs vont alors limiter leurs achats.

Toute la question est de savoir dans quelle proportion va s’opérer ce repli.

On peut penser qu’il va concerner une partie des quelque 30 millions de bouteilles vendues aux moindres prix à une clientèle particulière ou par l’intermédiaire de la grande distribution.

De leur côté, les Champenois sont soucieux de maintenir les stocks à un niveau qui garantit la qualité du vin de Champagne.

Il faut aussi se tenir prêts à parer à l’éventualité d’une prochaine récolte de faible volume.

Ces chiffres n’ont guère besoin de commentaires. Il est clair qu’une nouvelle progression des ventes placerait l’économie champenoise en fort mauvaise posture. Une brutale régression serait tout autant périlleuse car le terrain perdu dans le domaine commercial est toujours difficile à reconquérir.

L’hypothèse la meilleure est celle d’un maintien des ventes de la campagne 1989-1990 à un niveau proche de celui de la campagne précédente qui s’était achevée sur un total de 245 millions de bouteilles. Compte tenu de l’avancée des six derniers mois de 1989, ce niveau ne sera atteint que si les ventes des six premiers mois de 1990 sont en assez net retrait.

Tel est le constat lucide qu’il faut faire.

Ces considérations ne doivent pas cependant estomper les éléments de satisfaction et d’espérance que cette belle récolte
1989 apporte, bien à propos, au moment où vignerons et négociants définissent avec soin, et dans un esprit constructif, les contours de l’avenir de la Champagne.

VOLUME : AU-DELÀ DE TOUTES LES ESPÉRANCES

Aussitôt après les graves gelées de printemps qui ont sévi dans de nombreux secteurs du vignoble, aucun Champenois n’aurait pronostiqué une récolte aussi volumineuse.

Et pourtant, comme si la nature voulait se faire pardonner ce nouveau caprice, une succession d’éléments favorables permettait de compenser en partie cet handicap qui paraissait insurmontable.

A l’heure du bilan, la vendange 1989 s’inscrit au troisième rang des plus grosses récoltes champenoises après celles de 1983 et 1982, avant celles de 1987 et 1986.

Des gelées dévastatrices

Plus que tout autre vignoble la Champagne est sensible au gel et il est rare de voir quatre printemps de suite sans que des parcelles, des crus ou des secteurs entiers ne soient saccagés pour quelques degrés trop prolongés en dessous du zéro fatidique. 1981, 1968, 1957 et 1951 résonnent encore de manière sinistre dans la mémoire des vignerons qui ont connu ces années de gelées dévastatrices.

Le même malheur est arrivé cette année.

A la faveur d’un début de printemps en fanfare, la vigne émergea brusquement de l’hiver. A la fin du mois de mars on notait des températures de l’ordre de 25 à 27°. Bourgeons et feuilles se développaient avec une extrême
rapidité et sans la moindre méfiance.

Un temps pluvieux et frais arrive alors au moment où la vigne est la plus vulnérable. Quelques nuages en moins, quelques étoiles en plus et le thermomètre glisse sur la nuit froide.

La gelée la plus grave est intervenue, après deux journées de pluie mêlée parfois de neige, entre le 26 et le 27 avril, lorsque la température se stabilisa à -4 ou -5° pendant plusieurs heures. L’Aisne, l’Aube, la vallée de la Marne, la région de Congy-Villevenard et certains secteurs de la Montagne de Reims furent sévèrement touchés. Au total, 6.000 hectares, soit presque un quart des surfaces en production, étaient concernés.

Ensuite, comme par enchantement après un tel cauchemar, un temps exceptionnellement chaud fit renaître la vigne et lui donna, avec parcimonie, des fruits aussi tardifs que beaux.
Quant aux vignes qui échappèrent au gel, elles prospérèrent dans des conditions optimales. Rarement on a vu en Champagne autant de grappes et d’un tel poids.

Encore sous le coup du traumatisme, les vignerons hésitèrent à croire au spectacle d’un vignoble superbe et leurs estimations de rendement moyen ne dépassaient pas 9.500 kilos à l’hectare. L’approche scientifique des services techniques du C.I.V.C. annonçait toutefois un chiffre assez près du résultat final.

Un rendement élevé

Avec 11.600 kilos à l’hectare la vendange 1989 prend place au sixième rang.

Le rendement moyen des dix récoltes précédentes étant de 9.700 kilos à l’hectare, le chiffre atteint en 1989 se situe nettement au-dessus de cette moyenne.

Remarquons au passage que les différences entre les régions sont restreintes.

Le département de l’Aube, la région de Vitry-le-François, la vallée de l’Ardre et le secteur de Reims dépassent les 12.000 kilos, tandis que le département de l’Aisne n’atteint pas les 10.000 kilos. Tous les autres secteurs sont regroupés entre 11 et 12.000 kilos. Quant aux crus très touchés par les gelées, beaucoup ne fournirent guère plus de 3 à 5.000 kilos et certaines vignes ne sont pas allées au-delà de 1.500 kilos.

La détermination du rendement limite à l’hectare à retenir pour bénéficier de l’appellation Champagne donna lieu à une discussion animée dans les instances interprofessionnelles entre représentants du Vignoble et du négoce. Compte tenu de la récente politique de limitation des rendements tant en France qu’au niveau communautaire, les uns et les autres tombèrent finalement d’accord pour proposer un rendement de 10.500 kilos à l’hectare avec la possibilité, sur demande individuelle, d’obtenir un classement supplémentaire dans la limite de 20%, soit au total 12.600 kilos à l’hectare. Ce chiffre, qui est l’un des plus élevés parmi tous les vins d’appellation de France, a été entériné par l’Institut national des appellations d’origine et approuvé par le Ministre de l’agriculture.

Toutefois, dans quelques secteurs, le rendement réel fut supérieur à cette limite. Les raisins ainsi cueillis constituent alors des excédents, sans appellation, au plafond limite de classement. Le volume total porte sur 17.000 pièces. Le stockage de ces excédents jusqu’au 15 décembre 1990 permettra de procéder à des opérations qualitatives et les volumes concernés seront ensuite livrés à la distillerie ou à la vinaigrerie. Un tel scénario s’était déjà produit à la vendange 1987 pour 23.000 pièces.

Cette récolte volumineuse ne restera pas isolée. Les surfaces augmentent : 27.107 hectares étaient en production contre 26.221 hectares en 1988 ; et les plantations sont faites de plus en plus souvent à l’aide d’une sélection de clones permettant une meilleure régulation des rendements. Les 29.000 hectares actuellement plantés deviendront 30.000 hectares dans deux ans et l’entrée en production d’une telle surface donnerait, avec un rendement identique à celui de cette année, une récolte de 1.131.000 pièces soit 304 millions de bouteilles.

QUALITÉ : L’EXCELLENCE

Les qualificatifs manquent pour décrire la qualité de la récolte 1989. Disons, et le lecteur prendra alors l’exacte mesure du phénomène, qu’il faut remonter très loin dans le temps pour trouver des éléments de comparaison. Dans cette recherche la mémoire des plus anciens est défaillante. Et pour cause !

Une vendange précoce et qui dure longtemps du fait d’un étalement de la floraison, un rendement supérieur à la moyenne et qui n’est pas préjudiciable à la qualité, un état sanitaire parfait, des grappes volumineuses, une richesse en sucre propre à un climat méditerranéen, une acidité suffisante, autant d’éléments qu’il est très rare de voir tous réunis autour du berceau d’une même récolte. Tel fut le cas, pour l’essentiel, mais avec une ampleur bien moindre, des années 1900 et 1873, comme en témoignent les archives champenoises.

La vendange la plus longue

Les Champenois ont longtemps battu tous les records de rapidité dans la cueillette des raisins. Dès la date fixée, et avec un empressement fébrile, des bataillons serrés se ruaient dans les vignes et l’ultime grappe rendait son dernier soupir après quelques jours de vaine résistance.

Depuis plusieurs années, et notamment avec la mise en place d’un réseau de 340 postes de contrôle de la maturité répartis dans tout le vignoble et animés par des vignerons bénévoles, des efforts ont été réalisés pour échelonner les dates d’ouverture.

Plus récemment, l’application de la Charte de qualité a favorisé une meilleure maîtrise dans la détermination d’une maturité optimale.

Cette année, une étape supplémentaire a été franchie. Pas moins de dix dates différentes selon les crus et les cépages ont été retenues le 2 septembre 1989 par l’Association viticole champenoise réunie sous la présidence de M. Alain de Vogüé.

Encore faut-il ajouter que, dans chaque commune, selon les parcelles, les vignerons ont demandé à retarder ou à avancer la cueillette de quelques jours. Les premiers cueilleurs s’élancèrent le 4 septembre et les derniers le 18 septembre.

A cela s’ajoutent les caractéristiques propres de la récolte 1989. Les gelées de printemps et un temps frais et pluvieux entre le 20 mai et le 10 juin ont provoqué des distinctions marquées dans l’évolution végétative de la vigne.

  • Les vignes gelées ont peu à peu repris vigueur et ont fleuri avec trois semaines de retard.
  • Les vignes hâtives (de cépage chardonnay, en particulier) ont fleuri début juin dans des circonstances difficiles (millerandange important) et leur progression a été stoppée par des conditions météorologiques défavorables.
  • Les vignes tardives (de cépage meunier, notamment) ont fleuri à la mi-juin dans une période très favorable.
  • Beaucoup de vignes donnèrent une seconde génération de grappes qui fleurirent en juillet.

Une telle hétérogénéité a été un peu estompée par un été exceptionnellement chaud. Juillet et août apportèrent 500 heures de soleil contre 400 heures en moyenne durant les trente dernières années.

Il n’est pas surprenant, dès lors, que les premières grappes furent parfaitement mûres dès le 4 septembre, tandis que certains raisins, encore verts à ce moment-là, furent cueillis en pleine maturité le 2 novembre.

Entre ces deux dates, toutefois, un arrêt momentané s’imposait. Il s’agissait d’écarter d’éventuelles tentations de la part de quelques récoltants peu scrupuleux prêts à cueillir en une seule fois, et les vignes mûres, et celles dont la maturité n’était pas arrivée à terme.

Pour la première fois en Champagne, et même en France, une mesure a été prise afin d’empêcher la cueillette et le pressurage des raisins pendant une durée restreinte de la période de vendange. C’est à la demande du C.I.V.C. que les préfets des cinq départements concernés ont pris un arrêté qui suspendait ces opérations entre le 1er et le 10 octobre. La mesure a été très appréciée des professionnels et elle a permis d’éviter toute précipitation nuisible à la qualité de la récolte.

Un millésime d’exception

Après avoir échappé de justesse aux deux catastrophes que les gelées de printemps et le millerandage auraient pu entraîner, la vigne reçut pendant tout l’été les bienfaits d’une météorologie particulièrement favorable.
"Août fait le goût" prétend un dicton champenois qui a été assurément confirmé cette année. C’est sous le chaud soleil qui a brillé avec générosité durant tout ce mois que la vigne a pansé ses blessures avant de donner le meilleur d’elle-même.
Septembre et octobre furent tout autant bénéfiques. La cueillette s’est déroulée sans pluie et dans une canicule persistante.

A tel point que les raisins à la floraison tardive comme ceux de seconde génération prospérèrent rapidement et arrivèrent à une maturité optimale. Quelle surprise et quelle joie de constater que les dernières grappes coupées étaient aussi belles que les premières !

La richesse en sucre des raisins à la vendange a atteint des sommets peu fréquents. A l’issue d’une progression moyenne d’environ 1° par semaine en fin de maturation, les degrés alcooliques de certains moûts ont souvent dépassé les 11°, et parfois même les 12° pour le cépage chardonnay notamment. Dans ce dernier cas, il faudra recourir à des assemblages avec d’autres vins moins puissants en alcool pour préserver la finesse et la légèreté qui caractérisent le Champagne.

Quant à l’acidité, elle est inférieure à celle constatée les années précédentes.

Mais elle demeure très satisfaisante puisqu’elle est supérieure à celles des vins de 1964, 1953, 1949 et 1947 qui sont autant de millésimes mémorables. Surtout, elle apporte la perspective de vins souples et ronds, prêts à être savourés dans quelques années sans la nécessité d’un long vieillissement.

La synthèse des prélèvements et analyses effectuées par de nombreuses maisons de négoce et des coopératives, qui ont porté sur 13.000 échantillons de moûts en provenance de toutes les régions de la Champagne, a permis de dégager les résultats suivants : moyenne 10,15 % alcool en puissance (en % vol.), moyenne 7,30 acidité totale (en grammes par litre).

Dans ces conditions, et avant même la dégustation des vins clairs, on peut annoncer que 1989 sera un millésime exceptionnel. Avec ses caractères spécifiques qui le distingueront nettement de la plupart de ceux qui l’ont précédé.

Quelques œnologues et chefs de caves avancent cependant de prudentes comparaisons sur tel ou tel point qui sont tout à l’avantage des vins issus de cette année. Tant leur puissance aromatique que leur constitution analytique peuvent rappeler, à certains égards, les vins de 1975, 1964 et 1952 qui sont des millésimes très remarquables.

Un seul regret toutefois : les amateurs de Champagne ne pourront pas déguster ce nouveau millésime, au plus tôt, avant la fin de 1992 puisque la réglementation en vigueur impose une durée de vieillissement minimale égale à trois années. Qu’ils sachent pourtant dès maintenant que leur patience sera largement récompensée.

Bulletin d’information CIVC - n° 171 - 4ème trimestre 1989
Analyses réalisées par les Ingénieurs & Œnologues des services techniques de l’AVC - CIVC