UMC - Grandes Marques et Maisons de Champagne

Vendanges par millésime

1990 - Incertitudes et expectatives

Pour la quatrième fois au cours de ces cinq dernières années, la Champagne vient d’engranger une récolte abondante. Et cette abondance s’accompagne, une fois de plus, d’une qualité très remarquable.

VOLUME : DE NOUVEAU L’ABONDANCE

La superbe vendange 1989, après les gelées de printemps qui avaient dévasté une partie du vignoble, fut considérée, à juste titre, comme tout à fait exceptionnelle et sans guère de comparaison tant la vigne avait fait preuve d’une vigueur peu commune en refleurissant aussitôt et en donnant avec un mois de retard des fruits aussi nombreux que beaux.

Le même phénomène s’est reproduit cette année.

La vendange 1990 s’inscrit au troisième rang des plus volumineuses récoltes champenoises après celles de 1983 et 1982, avant celles de 1989 et 1987. Faut-il alors évoquer un miracle et croire les vignes champenoises désormais invulnérables et résistantes à toutes les calamités qui, depuis des siècles, s’abattent périodiquement sur elles ?

Le souvenir encore proche de petites récoltes (1978, 1980, 1981, 1985) succédant à d’autres, pléthoriques, incite plutôt à une prudente lucidité.

Des maux sans effet

Comme l’année précédente, et selon un enchaînement trop connu, le vignoble a d’abord été victime du gel. Il a subi de plus des dégâts lors de la floraison.

Il faut remonter jusqu’à 1966 pour trouver un hiver aussi doux. Le printemps est là à la fin de février et c’est presque l’été tout au long du mois de mars. Un temps chaud et sec provoque un départ hâtif et fulgurant de la végétation. Les premiers pleurs de la vigne apparaissent au milieu de février et le débourrement s’effectue à la fin du mois de mars, avec une dizaine de jours d’avance par rapport à 1989.

Mais l’hiver rôde encore. Après une première alerte, la gelée s’abat sur les bourgeons si vulnérables dans la nuit du 4 au 5 avril. La température descend jusqu’à -7°. Environ 7.000 hectares sont atteints. Plus particulièrement les régions de Reims et d’Epernay, la Côte des Blancs, la vallée de l’Ardre.

L’utilisation des différents moyens de lutte contre le gel, onéreux et contraignants, a parfois donné des résultats positifs.

L’aspersion d’eau qui couvre les jeunes pousses sous une fine couche de glace a permis la protection rapprochée de quelques parcelles, tout comme le recours aux traditionnelles chaufferettes.

Le vignoble aubois est frappé à son tour durant la nuit du 18 au 19 avril. Après des giboulées de neige et de grésil la journée, le ciel se dégage et le vent tombe avec la nuit. Dès vingt-trois heures la température est négative. Elle descend ensuite jusqu’à -6° et elle ne passera au-dessus de zéro qu’à partir de 9 heures le lendemain matin. Il a gelé pendant dix heures consécutives. Sont surtout touchées les vallées de la Seine, de l’Ource, de l’Arce, de la Laignes.

Au total, les gelées ont frappé au moins 12.000 hectares - deux fois plus qu’en 1989 -, soit près de 45 % du vignoble en production.

Jamais, de mémoire de vignerons, le froid printanier n’avait causé deux années de suite des dégâts aussi graves.

C’est alors, tout comme en 1989, et sans aucune transition, que la chaleur et même la canicule s’installèrent. Les rameaux que l’on croyait morts, après avoir pansé leurs plaies sous les rayons d’un soleil revigorant, portèrent de nouveaux bourgeons comme si rien ne s’était passé.

Mais l’accalmie fut de courte durée. Avec la floraison, cette étape si déterminante arrivent d’autres inquiétudes et d’autres dangers. Les températures sont faibles, la pluie chasse le soleil, la luminosité est réduite. La vigne fleurit de façon étalée, entre fin mai dans les secteurs épargnés par le gel et fin juin dans les autres régions.

Dans de telles circonstances, la coulure et le millerandage ne pouvaient pas être évités. La première est apparue à la nouaison et le second a été constaté lors de la fermeture des grappes. Seules les vignes ayant fleuri avant le 5 juin échappèrent à ces deux maux fréquents en Champagne.

Une seconde fois, et à quelques mois d’intervalle, le potentiel de récolte était fortement atteint.

Le nombre très élevé de grappes et leur large charpente ont permis d’éviter le pire. Sous l’effet de pluies généreuses durant les derniers jours avant la cueillette, les grains restant se sont gonflés et les grappes ont pris un poids très supérieur à l’évolution habituelle.

Les Champenois craignaient une petite récolte, tout en l’espérant passable, et voilà qu’ils obtiennent une volumineuse vendange.

On n’ose imaginer le rendement qui aurait été obtenu sans ces gelées et sans ces accidents de floraison.

Un rendement croissant

Avec 11.944 kilos de raisins à l’hectare la vendange 1990 prend place au troisième rang .

Si les différences de rendement entre les régions furent très réduites, c’est que le renfort d’une seconde cueillette a comblé les écarts provoqués par le décalage de la floraison consécutif aux gelées.

La détermination du rendement limite à l’hectare pour bénéficier de l’appellation Champagne fut sans surprise. Dans le contexte de limitation des rendements voulus par les instances communautaires et nationales, il n’était pas envisageable de revendiquer une limite supérieure à celle de 1989. Le rendement a été fixé à 10.500 kilos à l’hectare avec la possibilité, sur demande individuelle, d’obtenir un supplément dans la limite de 20 %, soit au total 12.600 kilos à l’hectare.

Toutefois, dans plusieurs secteurs, le rendement réel fut supérieur à ce chiffre. Les raisins ainsi cueillis constituent alors des excédents, sans appellation, au plafond limite de classement. Leur volume porte sur 17.000 pièces et ils sont destinés à la distillerie ou à la vinaigrerie. Les excédents s’élevaient déjà à 18.000 pièces en 1989 et à 23.000 pièces en 1987.

Depuis 1950 la progression des rendements moyens dans tous les vignobles de France est assez spectaculaire. En Champagne, on constate l’évolution suivante, par moyenne décennale, au cours de ces quarante dernières années.
Même si le vignoble champenois se trouve dans une situation bien particulière en raison de la densité de ses plantations, de la limitation des quantités de moûts obtenus à l’issue du pressurage, de l’élaboration qui porte sur des vins blancs, etc., et même si abondance et qualité vont souvent de pair, une telle évolution doit être suivie avec une attention circonspecte.

QUALITÉ : DE NOUVEAU L’EXCELLENCE

L’état sanitaire des raisins, l’équilibre des moûts et les potentialités des vins issus de la récolte 1989 avaient fait l’objet de commentaires élogieux.

Avec des caractéristiques différentes, la matière première issue de la vendange 1990 laisse présager un millésime tout aussi remarquable, et même supérieur selon la plupart des chefs de caves et œnologues champenois.

Une année chaude

En dépit des terribles gelées de printemps, c’est la chaleur qui a marqué le déroulement du cycle végétatif de la vigne. Il faisait 21° le 20 février, 24,4° le 19 mars, plus de 30° de nombreuses journées de mai, plus de 35° en août avec des records locaux au-delà de 40°. Jamais, depuis 1950, l’insolation n’avait été aussi forte et la vigne n’avait autant profité du soleil.

Mais il ne s’agit pas de sécheresse comme en 1976 et en 1959. A chaque fois qu’il le fallait, au moment le plus propice, il a plu. Et les ceps, qui plongent profondément dans la craie gorgée de réserves en eau, n’ont pas souffert.

Cette chaleur n’est pas sans rapport avec l’absence de maladies et de parasites, avec la perfection de l’état sanitaire des raisins lors de la vendange.

Pour la seconde année consécutive, différentes dates d’ouverture de la cueillette ont été retenues le 4 septembre 1990 par l’Association viticole champenoise réunie sous la présidence de M. Alain de Vogüé, afin d’obtenir pour chaque cru et pour chaque cépage la maturité optimale.

Dans le département de la Marne, Ay et le Sézannais débutèrent à partir du 11 septembre ; suivirent en cinq vagues successives les autres régions et enfin, le 24 septembre, la vallée de l’Ardre. Dans le département de l’Aube (et celui de la Haute-Marne), le départ fut donné, par étapes, les 14, 18 et 21 septembre. Dans le département de l’Aisne (et celui de la Seine-et-Marne), les dates choisies ont été les 17, 18 et 20 septembre.

Partout, les jeunes vignes pouvaient être cueillies vingt-quatre heures avant l’ouverture fixée pour le cépage concerné dans la commune concernée.

Souvent, les vignerons ont attendu quelques jours supplémentaires et ils ne l’ont pas regretté.

Comme en 1989, à la faveur de belles journées en septembre et octobre, une seconde cueillette a été possible. Les vignes gelées ont en effet porté des raisins qui arrivèrent à maturité à la fin de la première quinzaine d’octobre et qui furent cueillis jusqu’à la Toussaint. Cette deuxième cueillette a fourni environ 100.000 pièces.
Entre les deux, et pour la seconde fois, des arrêtés furent pris, à la demande du C.I.V.C., par chacun des Préfets de la Champagne viticole, afin de suspendre les opérations de cueillette et de pressurage [1]. Il fallait éviter que les grappes de la seconde génération soient coupées trop tôt avant leur complète maturité.

Une grande homogénéité

La chaleur estivale explique sans doute une caractéristique essentielle et intéressante des moûts de 1990. Les différences habituelles, parfois très marquées, selon les cépages et les crus d’origine sont, cette année, insignifiantes. Tous les moûts présentent, en ce qui concerne les grands paramètres analytiques, des traits communs très prononcés qui expriment l’empreinte de circonstances bien particulières.

La richesse en sucre des raisins est élevée, supérieure même à celle de 1989. Elle est proche de récoltes, telles 1945, 1966 et 1976, qui avaient donné des vins de belle constitution. Quant à l’acidité, qui est également supérieure à celle de 1989, elle voisine avec des années comme 1946, 1975 et 1982 qui sont autant de brillants millésimes.

Les pressoirs de 8.000 et 12.000 kilos ont fait l’objet d’une attention particulière. Actuellement, ces pressoirs sont au nombre de 214 (147 dans les coopératives, 23 chez les négociants et 44 chez les récoltants), mais le parc va croissant. On compte, par ailleurs, 1.503 pressoirs de 4.000 kilos (364 dans les coopératives, 185 chez les négociants et 954 chez les récoltants).

Dans ces conditions, et sans attendre la dégustation des vins clairs, on peut d’ores et déjà annoncer que 1990 donnera un vin excellent.

Une partie des quantités obtenues sera bien sûr millésimée par tous les élaborateurs de façon à offrir aux consommateurs des bouteilles de grande garde, d’une perfection rare, d’une richesse et d’une complexité aromatique qui va s’épanouir, après le tirage au printemps prochain et pendant plusieurs années, dans le silence et la fraîcheur des caves champenoises.

L’autre partie de ces superbes vins viendra en renfort de ceux issus d’années antérieures pour former des assemblages de haut niveau qualitatif.

Bulletin CIVC 4ème trimestre 1990 n° 175
Analyses réalisées par les Ingénieurs & Œnologues des services techniques de l’AVC - CIVC.

Notes

[1Durant la vendange, le C.I.V.C. a poursuivi son programme d’expérimentation des nouveaux pressoirs que les constructeurs envisagent de proposer aux professionnels. L’objectif est de faire en sorte que les innovations techniques soient conformes aux exigences qualitatives voulues par les Champenois en matière de pressurage.