UMC - Grandes Marques et Maisons de Champagne

Vendanges par millésime

1995 - Préparer l’Avenir

Après une série de vendanges difficiles qui imposèrent des mesures rigoureuses, les Champenois espéraient, à la faveur d’une embellie, un dispositif plus souple pour régir la récolte 1995.

Il est vrai que l’abaissement des rendements, le blocage d’une partie des quantités récoltées et la chute des prix du raisin ne pouvaient s’installer dans la durée sans provoquer, notamment pour les vignerons, des conséquences périlleuses. Ces mesures étaient cependant justifiées par la régression des expéditions des vins de Champagne et l’accumulation d’un stock considérable. Si la potion était amère, elle a eu le grand mérite d’être efficace.

Par ailleurs, dans un environnement économique national et international de légère croissance, un début de reprise commerciale, provoqué par des prix de vente attractifs et par les efforts importants déployés par les expéditeurs pour valoriser leurs vins et séduire la clientèle, peut laisser présager une amélioration sensible de la situation.

D’autant que la fin du second millénaire et le début du troisième millénaire devraient être l’occasion d’une consommation exceptionnelle et accrue de vins de Champagne partout dans le monde.

Le pari n’est pas trop risqué de pronostiquer un nouvel élan que tous les Champenois appellent de leurs vœux.

La vendange 1995 apparaît alors comme le point de départ de ce renouveau. Et les mesures qui ont été prises sont marquées par la volonté de préparer au mieux l’avenir de la Champagne.

La chronique qui va suivre évoquera d’abord certains aspects : le bilan très positif des contrats entre vendeurs et acheteurs, le maintien salutaire des quantités bloquées les années précédentes et la rigueur exemplaire des nouvelles règles qualitatives. Il s’agira ensuite d’examiner les grandes caractéristiques de la vendange : son volume, la qualité des vins obtenus, le prix du raisin, le marché entre vendeurs et acheteurs. Il restera enfin à tirer quelques conclusions et à apprécier des perspectives immédiates pour l’économie champenoise.

Le bilan très positif des contrats entre vendeurs et acheteurs

Depuis la vendange 1990, la régulation du marché des raisins repose sur un régime de contrats pluriannuels souscrits par les vendeurs et les acheteurs Deux périodes se sont succédées, la première de 1990 à 1992 et la seconde de 1993 à 1995.

Ce régime a remplacé le mécanisme des engagements individuels de vente et d’achat, pris à l’égard du Comité interprofessionnel du vin de Champagne, qui a fonctionné pendant trente ans.

Il serait bien stérile de disserter sur les avantages et les inconvénients de ces deux systèmes. En fait, ils constituent, l’un comme l’autre, la réponse la plus adaptée aux circonstances et aux nécessités du moment. Ce pragmatisme explique sans doute leur réussite successive. Rien n’est jamais figé et immuable en Champagne et il faut sans cesse adapter le cadre relationnel dans lequel se meuvent les vendeurs et les acheteurs selon l’évolution de la situation.

La période de trois ans définie au début de 1993 vient de prendre fin avec cette vendange. C ’est l’occasion d’établir un bilan des contrats qui ont lié les vignerons et les négociants.

A la veille de la vendange, 6.555 contrats ont été comptabilisés et répartis en trois catégories. 4.936 contrats ont été souscrits entre un vigneron et un négociant. 848 contrats ont été signés par des négociants avec 133 coopératives regroupant 9.185 coopérateurs. 771 contrats ont été établis par des négociants avec 384 autres centres de pressurage rassemblant 5.045 livreurs de raisins.

Ces chiffres sont en nette progression par rapport à la vendange précédente et ils témoignent de l’intérêt que les professionnels portent aux relations contractuelles.

Au total, les contrats concernent 133 négociants et, directement ou indirectement, 17.746 vignerons [1]. Le nombre des acheteurs contractants est comparable à celui des années précédentes ; sont concernés tous les négociants traditionnels qui s’approvisionnent en raisins. Le nombre des vendeurs contractants progresse chaque année : 90 % des vignerons sont concernés.

La superficie couverte par ces contrats s’élève à 13.375 hectares, soit un peu plus de la moitié des surfaces exploitées par les vignerons. En dehors d’une brève période de 1975 à 1977, un pourcentage aussi élevé n’a jamais été dépassé au cours des trente années d’application des engagements de vente.

Cette superficie comporte 4.157 hectares provenant des vignerons qui ont souscrit des contrats individuels, 5.553 hectares fournis par les coopératives et 3.665 hectares issus des autres centres de pressurage.
9.239 hectares sont situés dans le département de la Marne, 3.286 hectares dans le département de l’Aube (et, pour quelques hectares, dans celui de la Haute-Marne) et 850 hectares dans le département de l’Aisne (et, pour quelques hectares, dans celui de la Seine-et-Mame).

Comme ces chiffres le mettent en évidence, les contrats tiennent une place dominante dans la nouvelle régulation du marché. Ils couvrent 91 % des raisins ayant donné lieu à des transactions lors de la vendange.

Le comité interprofessionnel du vin de Champagne a suivi l’exécution des contrats par les parties. Dans l’ensemble, vendeurs et acheteurs ont bien respecté les contrats souscrits. Seuls quelques litiges sont apparus sur l’interprétation ou l’exécution de certaines clauses contractuelles. Dans ce cas une commission interprofessionnelle de conciliation entend les parties et procède à un arbitrage.

Au cours du printemps prochain un nouveau cadre relationnel sera défini et proposé aux récoltants et aux négociants. Dès maintenant, le Syndicat général des vignerons de Champagne, l’Union des maisons de Champagne et le Comité interprofessionnel du vin de Champagne ont engagé une réflexion approfondie. L’objectif est de conserver tous les éléments positifs antérieurs et d’apporter des améliorations significatives dans les domaines qui n’ont pas donné entière satisfaction.

Le maintien salutaire des quantités bloquées

Lors de trois vendanges successives, en 1992, 1993 et 1994, une partie de la récolte a été mise en réserve. Ces quantités, qui restent la propriété des récoltants et n’ont pas fait l’objet de transactions avec les négociants, sont stockées en cuves sous la forme de vins tranquilles. Elles bénéficient, bien sûr, de l’appellation Champagne.

Les volumes bloqués totalisent 484.000 pièces [2], soit un peu plus de la moitié d’une récolte moyenne.
(2)

Aucune mesure de blocage n’a été prise à la vendange 1995. D’une part, l’accumulation de telles réserves peut être dangereuse et cet instrument de régulation doit être utilisé avec précaution. D’autre part, des perspectives plus favorables du côté de la commercialisation des vins de Champagne, tant en France que dans le monde, nécessitent un besoin plus important de raisins.

La vocation des quantités bloquées est d’être libérées. Le moment propice viendra lors d’une récolte réduite ou encore à l’occasion d’un développement rapide des expéditions qu’un volume élevé de récoltes ne parviendrait pas à satisfaire.

Les Champenois détiennent là un joker sûr qui permet d’écarter tout risque de pénurie dans un avenir immédiat.

La rigueur exemplaire des nouvelles règles qualitatives

Trois mesures qualitatives importantes, fixées par les décrets du 3 septembre 1993 et du 22 décembre 1994 relatifs à l’appellation Champagne, sont désormais d’application permanente.

La première mesure concerne le rendement au pressurage.

Avec le décret-loi du 28 septembre 1935, qui disposait que l’appellation Champagne ne pouvait s’appliquer à une quantité de vin supérieure à 1 hectolitre pour 150 kilos de raisins, la Champagne était la première région viticole soumise à un rendement au pressurage. D’autres ont copié cette règle par la suite, mais aucune n’est allée au-delà de ce chiffre déjà bien contraignant.

A la faveur de récoltes abondantes et dans un souci qualitatif constant, les Champenois ont demandé, il y a quelques années, un renforcement de cette règle.

L’appellation Champagne ne peut être revendiquée que pour un vin obtenu à partir d’une quantité maximale de moût débourbé de 102 litres pour 160 kilos de raisins.

Cela signifie que les 4.000 kilos de raisins apportés sur le pressoir ne donnent plus, comme auparavant, 2.666 litres mais seulement 2.550 litres. La différence, soit 116 litres de deuxième taille, est éliminée de l’appellation. Le fractionnement du moût débourbé distingue maintenant 20,50 hectolitres de cuvée et 5 hectolitres de taille.

On comprend bien l’importance de cette mesure, sans guère d’équivalent dans le monde des vins mousseux, quand on sait que les jus issus de la fin du pressurage présentent un niveau qualitatif réduit.

L’élimination de la seconde taille a pour résultat spectaculaire de soustraire du bénéfice de l’appellation Champagne, à la récolte 1995, 47.880 pièces, soit 4,6% des quantités de raisins obtenus dans la limite du rendement autorisé à l’hectare ou encore l’équivalent de 13 millions de bouteilles.

Ce rendement au pressurage s’applique à du moût débourbé. Les bourbes, c’est-à-dire les particules solides et la matière visqueuse qui s’accumulent lentement au fond du belon après l’extraction du jus, ne doivent pas représenter moins de 2% ni plus de 4% de la quantité de moût débourbé à laquelle s’applique l’appellation. Ces bourbes font l’objet d’un épandage, en conformité avec les règles de l’Agence de bassin Seine-Normandie, ou d’un envoi en distillerie.

La seconde mesure est relative aux excédents de rendement au pressurage.
Au-delà du rendement autorisé pour le pressurage, les quantités extraites donnent un vin dit "de rebêche" qui ne peut certes pas bénéficier de l’appellation mais qui, en dépit de caractéristiques gustatives très médiocres, satisfaisait aux conditions requises par la réglementation communautaire pour être livré à la consommation comme vin de table.

Depuis la loi du 22 mai 1977 ce vin ne peut être rendu mousseux et le décret du 27 octobre 1986 a restreint ses utilisations autorisées à la consommation familiale du récoltant, à l’élaboration de ratafia, aux usages industriels (fabrication de vinaigre) et à la distillation (au titre des prestations d’alcool vinique ou pour la fabrication d’eau-de-vie de vin à appellation d’origine réglementée).

De facultative, l’extraction du vin de rebêche est devenue obligatoire dans une proportion comprise entre 1% et 10% de la quantité de moût débourbé à laquelle s’applique l’appellation Champagne. Le pourcentage est fixé chaque année par arrêté interministériel sur proposition de l’Institut national des appellations d’origine et à l’initiative du Comité interprofessionnel du vin de Champagne. Pour la vendange 1995 le niveau retenu est de 1 %.

La destination autorisée des vins ainsi obtenus est la distillation ou la fabrication, à l’intérieur de la Champagne viticole délimitée, de ratafia (ce produit ne peut être qualifié "de la Champagne" et, encore moins, "de Champagne").

La dernière mesure porte sur les sous-produits de la vinification et de la champagnisation.

L’intégralité des 102 litres de moût débourbé résultant du pressurage et issus de 160 kilos de raisins ne bénéfice pas de l’appellation.

Tout d’abord, les volumes de moûts mis en œuvre au moment de la vinification, en vue d’obtenir des vins clairs, subissent un abattement de 1,5 %. Cette quantité correspond aux lies déposées au fond des cuves après les opérations de pressurage et elle doit être envoyée à la distillation. Ensuite, lors du dégorgement, c’est-à-dire de l’expulsion hors de la bouteille du dépôt résultant de la prise de mousse, un autre abattement, de 0,5 % des vins dégorgés, est obligatoire et le volume considéré doit être envoyé en distillerie ou en vinaigrerie.

Appliquée aux vins issus de la dernière vendange, la mesure a pour effet d’exclure de l’appellation 20.854 pièces, soit l’équivalent de 5,7 millions de bouteilles.

Ces trois mesures qualitatives récentes, qui s’ajoutent à beaucoup d’autres plus anciennes et qui seront prochainement complétées par l’allongement de la durée minimale d’élaboration des vins en bouteilles, apportent des garanties supplémentaires aux consommateurs, renforcent le premier rang occupé par les vins de Champagne et contribuent à accroître encore le prestige d’une appellation réputée dans le monde entier depuis trois siècles.

VOLUME : UNE RÉCOLTE ABONDANTE

Pour la septième année consécutive, la récolte champenoise a été volumineuse. Une aussi longue série n’a jamais été constatée dans ce vignoble – l’un des plus septentrionaux du monde – qui doit régulièrement subir les aléas d’un climat rigoureux et capricieux.

Si peu de grappes restaient sur les ceps après la vendange, toutes celles qui ont été cueillies ne furent pas, loin de là, comptabilisées. A l’issue de tris rigoureux, à la vigne comme au pressoir, seuls ont été conservés et répertoriés les raisins dans un état sanitaire convenable. Les autres ont été éliminés et échappèrent à la statistique.
Bien que le rendement autorisé à l’hectare ait été fixé à un niveau raisonnable, la progression de la surface du vignoble en production fait que le volume de la récolte bénéficiant de l’appellation Champagne atteint un niveau élevé.

La lutte efficace contre le mildiou et le botrytis

Sous l’effet de conditions climatiques plutôt favorables, la vigne a donné une récolte abondante. Un peu comme en 1994, à un hiver doux et pluvieux, succédèrent un printemps ensoleillé puis un été chaud. A la fin du mois de juillet, les températures dépassent 37°C, soit une chaleur presque comparable à celle obtenue en 1983 et 1976 qui furent, on s’en souvient, deux années caniculaires.

Mais divers accidents n’ont pas manqué, comme bien souvent, de perturber le déroulement harmonieux du cycle végétatif des raisins.

Le froid a détruit des bourgeons dans quelques secteurs hâtifs, tels que la Côte des blancs, dès le mois de mars. Et après le débourrement de la vigne en avril (autour du 10 pour le chardonnay, du 15 pour le pinot noir et du 17 pour le meunier), deux gelées matinales ont provoqué quelques dégâts très localisés, dans la Montagne de Reims, la vallée de l’Ardre et la région d’Epernay. Mais c’est au cours de la nuit du 14 au 15 mai, avec des températures qui sont tombées jusqu’à - 4,5°C, que le gel fut dévastateur : près de 600 hectares de vignes situées dans les vallées auboises de l’Arce, de la Laignes, de l’Ource, de la Sarce et de la Seine furent plus ou moins touchés.

Par la suite des périodes chaudes mais pluvieuses favorisèrent le développement du brenner, de l’oïdium, du rougeot parasitaire et, surtout, du mildiou et du botrytis. Des actions préventives et une lutte ciblée ont permis à tous les vignerons qui écoutèrent les conseils donnés, notamment par les services techniques du Comité interprofessionnel du vin de Champagne, de protéger au mieux leurs vignes et de préserver le potentiel qualitatif de la récolte.

C’est que la floraison s’est déroulée, à la fin du mois de juin, dans des circonstances propices. En dépit d’une coulure et d’un millerandage épars, les grappes étaient nombreuses, bien charpentées, avec des grains serrés.

Un comptage effectué au printemps donnait une moyenne de 16 grappes par pied de vigne qui n’ont cessé ensuite de grossir jusqu’au début du mois de septembre pour atteindre un poids d’environ 125 grammes par grappe.

Une première estimation de la récolte, effectuée à la fin du mois de juillet, concluait à un rendement moyen pour l’ensemble de la Champagne de 13.100 kilos par hectare. Après une visite dans chacun des crus, au début du mois de septembre, l’évaluation montait jusqu’à 13.500 kilos à l’hectare. Un calcul mathématique et la mesure du pollen dans l’air au moment de la floraison donnaient des chiffres proches de 15.000 kilos à l’hectare.

On peut penser que le rendement effectif, au moment de la vendange, s’est établi au milieu de la fourchette définie par ces différentes approches. De cette façon, le potentiel de la récolte était comparable à celui de l’année présente, tout en restant inférieur à celui des années 1993 et 1992.

Le recours au plafond limite de classement

Aussi bien pour des raisons qualitatives que pour des motifs économiques, il n’était pas question d’attribuer l’appellation à une récolte aussi volumineuse.

On sait que le rendement de base, défini par l’Institut national des appellations d’origine pour l’appellation Champagne, est fixé à 10.400 kilos de raisins à l’hectare. Sauf exception résultant d’une situation particulière, ce niveau s’applique à chaque récolte. Il correspond à l’optimum qualitatif de la vigne champenoise sur une longue période. Certes, une faible récolte peut être de mauvaise qualité et une récolte volumineuse peut être de qualité excellente. Mais des rendements systématiquement élevés entraînent une baisse de la richesse en sucre des raisins et une moindre typicité des vins. Pour éviter l’épuisement de la vigne, il devient alors impératif de recourir à des amendements et à des traitements divers qui sont coûteux et peuvent provoquer des effets néfastes sur la constitution des moûts puis des vins.

Une récolte de mauvaise qualité justifie une modification ponctuelle du rendement de base afin de descendre en-dessous de 10.400 kilos à l’hectare.

Une récolte de belle qualité justifie le recours au plafond limite de classement qui permet de dépasser quelque peu le rendement de base.

La détermination du rendement autorisé pour une récolte ne peut échapper, par ailleurs, à des considérations économiques. Il serait dangereux de récolter des raisins qui ne trouveraient pas d’acheteurs et d’élaborer des vins qui ne trouveraient pas de consommateurs. La régulation ponctuelle du marché par le rendement est préférable, et de loin, à des mesures ultimes et douloureuses, comme l’arrachage des vignes qui s’impose souvent ici ou là après une période de laxisme dans la détermination des rendements. Les distillations communautaires obligatoires, qui sont coûteuses pour le budget de l’Union européenne, seraient inutiles si, dès la vendange, le rendement des régions excédentaires avait été limité de façon autoritaire.

Ces considérations qualitatives et économiques ont été largement débattues par les représentants des vignerons et des négociants lors de la traditionnelle réunion interprofessionnelle qui précède l’ouverture de la cueillette.

D’un point de vue qualitatif, l’examen analytique des raisins prélevés régulièrement dans les différents secteurs du vignoble laissait présager une maturité idéale permettant l’élaboration de grands vins. Les Champenois espéraient une récolte exceptionnelle et cette opportunité incitait alors à aller un peu au-delà du rendement de base.

D’un point de vue économique, après la chute des expéditions de vins de Champagne et le gonflement des stocks qui avaient imposé, les années précédentes, la détermination de rendements en baisse et des mesures de mise en réserve d’une partie des récoltes, une certaine reprise commerciale, constatée à partir de la fin de 1994, et un environnement plus propice conduisaient à pronostiquer le retour à une certaine expansion qui culminerait à la fin du millénaire et en l’an 2000.

Partant du principe que les ventes de demain sont assurées par les récoltes d’aujourd’hui, la confirmation de cette tendance imposait de conférer, dès maintenant, l’appellation à un volume de récolte un peu supérieur au niveau actuel des expéditions de vins de Champagne.

Ces réflexions complémentaires expliquent la demande champenoise, auprès de l’Institut national des appellations d’origine, d’une limitation du rendement à 11.000 kilos de raisins à l’hectare. Cette demande, qui a été acceptée, correspond au rendement de base auquel a été ajouté un plafond limite de classement égal à 5,77 %.

La plupart des régions et des crus ont atteint le rendement autorisé. Mais certains secteurs, notamment ceux touchés par le gel, sont un peu en retrait. Au total la moyenne de l’ensemble de la Champagne ressort à 10.979 kilos de raisins à l’hectare.

Les raisins cueillis au-delà de 11.000 kilos à l’hectare constituent des excédents qui ne bénéficient pas de l’appellation. Ces quantités, mentionnées dans les déclarations de récolte, s’élèvent à 144.460 hectolitres. Leur seule destination est la distillerie. Depuis 1987, la Champagne a éliminé, de cette façon plus d’un million d’hectolitres.

A l’évidence, les vignes champenoises sont devenues trop fécondes et une réaction s’impose pour tempérer la vigueur des ceps. La fumure des sols, le choix des clones, la densité des plantations, la taille de la vigne, l’ébourgeonnage, le rognage sont autant d’instruments efficaces auxquels les Champenois devraient recourir plus souvent. Quant à l’éclaircissage, qui consiste, à l’approche de la véraison, à éliminer un certain nombre de grappes, les vignerons qui le pratiquèrent ne l’ont pas regretté : tandis que leurs raisins présentaient une richesse en sucre élevée, ceux issus des vignes les plus chargées ne dépassaient guère le titre alcoométrique minimum.

Au total, compte tenu d’une surface en production de 30.659 hectares, la récolte en appellation Champagne s’élève à
1.046.528 pièces. Un niveau aussi élevé n’a été dépassé qu’en 1992, avec 1.051.010 pièces, et en 1990 avec 1.071.310 pièces, mais pour des surfaces de l’ordre de 28.000 hectares. Les récoltes suivantes sont celles de 1989, avec 1.023.139 pièces, et de 1991, avec 1.018.160 pièces.

QUALITÉ : TRÈS SATISFAISANTE, AVEC LA PERSPECTIVE D’UN MILLÉSIME POUR CERTAINES CUVÉES

En dépit de circonstances climatiques propices à leur propagation, le mildiou et le botrytis ont pu être assez bien maîtrisés grâce à des traitements préventifs et curatifs efficaces.

On sait combien la qualité de la récolte peut être gravement affectée par ces deux champignons. Le premier risque d’entraîner une perte de la richesse en sucre des raisins et le second est susceptible de provoquer des vinifications difficiles autant que des goûts désagréables dans les vins.

Les nouvelles pluies, suivies d’une douceur perfide, qui ont précédé la vendange auraient pu être fatales. Le salut est venu avec le retour du soleil puis d’une certaine fraîcheur durant quasiment toute la période de cueillette des raisins.
Le choix judicieux des dates d’ouverture de la vendange dans les différents crus a permis de récolter des raisins de bonne maturité. Quant aux moûts les meilleurs, ils laissent augurer l’attribution prochaine du millésime pour certaines cuvées.

Des dates d’ouverture de la vendange judicieuses

Les premiers prélèvements effectués le 28 août dans près de quatre cents parcelles montraient une maturité déjà bien avancée pour les crus hâtifs de chardonnay et de pinot noir. La prolongation de la tendance observée annonçait un début de vendange entre le 18 et le 23 septembre, soit quatre-vingt-dix jours après la floraison.

Dans ces conditions, il a fallu avancer la réunion de l’Association viticole champenoise. Celle-ci s’est tenue, sous la présidence de M. Michel Collard, le 16 septembre. Comme souvent, des choix difficiles étaient à faire. Les risques de propagation du botrytis incitaient les uns à une certaine précipitation, tandis que les autres souhaitaient attendre le plus longtemps possible une maturité optimale. C’est cette seconde tendance, à quelques exceptions près, qui l’a emporté.

Les premiers coups de sécateurs ont été donnés dès le 18 septembre pour les raisins de chardonnay de plusieurs crus de la région de Sézanne et le 21 septembre dans la Côte des blancs. Se succédèrent ensuite, jour après jour, la vallée de la Marne, la Montagne de Reims, l’Aube et l’Aisne. Enfin, dans quelques secteurs, le départ fut retardé, selon le cas, jusqu’aux premiers jours du mois d’octobre. Plus de quinze jours se sont écoulés entre la première et la dernière date d’ouverture de la cueillette.

Encore faut-il constater qu’il s’agit là de dates à partir desquelles la cueillette était autorisée par arrêté préfectoral. Dans la pratique, certains crus ou certains vignerons n’ont pas hésité à attendre quelques jours supplémentaires de façon à atteindre une meilleure maturité. Leur patience a été récompensée par la collecte de beaux raisins.

La disposition d’une matière première abondante, en quantité excédentaire par rapport à la limitation de rendement à l’hectare, a permis des tris impitoyables. Dès la cueillette, les grappes insuffisamment mûres ou atteintes par le botrytis ont été laissées sur place. Avant le pressurage, des caisses entières de raisins ont été écartées. Après le pressurage, des moûts à la constitution insuffisante furent orientés aussitôt vers la distillation, et, assez souvent, seules les cuvées, à l’exclusion des tailles, ont été conservées. On peut estimer, en moyenne, pour l’ensemble de la Champagne, que près de deux mille kilos de raisins à l’hectare ont fait l’objet de ces diverses éliminations.

Un millésime pour l’an 2000

La synthèse des prélèvements et des analyses effectuées tout au long de la vendange ont permis d’établir les résultats suivants sur le degré potentiel et l’acidité totale caractéristiques de cette vendange.

Ces chiffres sont plus satisfaisants que ceux des années précédentes, à l’exception de 1990 et 1989.

Le titre alcoométrique moyen est convenable. Même si l’effervescence champenoise est incompatible avec toute lourdeur alcoolique, il aurait pu être un peu supérieur. Une cueillette parfois trop rapide et des vignes trop chargées dans certains secteurs sont à déplorer ici. Il faut souhaiter une vive réaction contre ces deux phénomènes les années futures.

L’acidité moyenne est prometteuse. Comparable à celle de 1985, elle est le gage de vins aptes à une longue garde.

L’équilibre titre alcoométrique-acidité demeure quelque peu en retrait par rapport à des années exceptionnelles, mais il laisse la perspective de vins fins, vifs et charpentés. Un parallèle peut être avancé avec les vins de 1983 et 1973 qui ont laissé un agréable souvenir.

Contrairement à la vendange 1994, ce sont les vins issus du chardonnay qui recueillent tous les éloges. Ceux provenant du pinot noir apparaissent assez inégaux : lorsque les raisins ont été cueillis à maturité et dans des vignes peu chargées, les vins sont corsés et complexes ; par contre, les autres vins semblent un peu fluets et minces. Quant aux vins issus du meunier, ils présentent souvent une typicité intéressante.

Au total, les vins de 1995 font preuve d’une belle réussite. Ils apporteront des tonalités originales dans des assemblages ouvragés avec l’apport de vins de réserve, que les chefs de caves, dont on connaît la grande expérience et le remarquable talent, composeront au printemps prochain dans la tradition champenoise.

Toutefois, les meilleurs vins mériteront certainement d’être millésimés. Après un vieillissement prolongé en caves, ils seront prêts pour célébrer dans cinq ans, avec un éclat tout particulier, la fin du millénaire et l’an 2000.

Bulletin d’information CIVC - 4ème trimestre 1995
Analyses réalisées par les Ingénieurs & Œnologues des services techniques de l’AVC - CIVC.

Notes

[1Chaque négociant a signé de nombreux contrats et différents récoltants ont souscrit un contrat avec plusieurs négociants.

[2La pièce champenoise, unité de mesure traditionnelle à la vendange, contient 205 litres de moût débourbé.