UMC - Grandes Marques et Maisons de Champagne

Vendanges par millésime

1996 - Une sérénité retrouvée

En Champagne, aucune vendange ne ressemble jamais à une autre. Les circonstances climatiques et économiques sont différentes chaque année et elles impriment leurs caractéristiques évanescentes sur chacune des vendanges qui se succèdent.

Pourtant cette période cruciale et brève, au cours de laquelle les Vignerons récoltent le fruit de douze mois de labeur, de peur et d’espoir, tandis que les Maisons engrangent les raisins qui deviendront vins de Champagne après plusieurs années d’une élaboration consciencieuse et méticuleuse, est toujours marquée par une agitation extrême, une fébrilité intense, des comportements irrationnels et imprévisibles, des rumeurs erronées et incontrôlables, une tendance certaine à amplifier et à noircir le moindre incident.

La vendange 1996 rompt cette tradition bien établie. Depuis les premiers préparatifs de la cueillette jusqu’à l’heure des comptes sur les carnets de pressoir et les déclarations de récolte, un calme général, une quiétude partagée, une sorte d’ataraxie ont régné partout en Champagne, du Massif de Saint-Thierry jusqu’à la Côte des Bar.

Il est vrai que toutes les fées champenoises semblent s’être penchées sur cette vendange.

Les conditions les plus favorables étaient réunies pour ravir Vignerons et Maisons de Champagne.

Le volume de la récolte permet de faire face, sans inquiétude, au développement commercial prévisible engendré par les festivités du changement de millénaire. De plus, les raisins et les moûts de cette vendange sont d’une qualité remarquable et vont donner des vins exceptionnels. Le Négoce obtient, dès la vendange, la quasi-couverture de ses besoins immédiats.

VOLUME DE LA RECOLTE : LA GARANTIE D’UNE EXPANSION COMMERCIALE FUTURE

La récolte 1996 va fournir à la Champagne un potentiel de l’ordre de 273 millions de bouteilles qui commenceront, à l’issue de leur complète élaboration, à être commercialisées à la clientèle au début de 1999.

Compte tenu des perspectives ouvertes par ce changement de millénaire, les ventes de vins de Champagne devraient atteindre, et même sans doute dépasser, ce niveau à la fin du siècle.

Dès lors, le volume de la récolte, qui excède de quelque 23 millions de bouteilles le chiffre actuel des expéditions, apparaît bien adapté au développement prévisible des ventes dans un proche avenir.

Un vent du nord salvateur

Un examen attentif des caractéristiques climatiques de l’année 1996 ne met guère en évidence des conditions particulièrement favorables ou défavorables pour la vigne. On observe une succession rapide de périodes très contrastées qui semblent avoir été propices à la croissance harmonieuse de la végétation et des grappes.

Après un mois de janvier doux et très ensoleillé suit un mois de février gris et glacial. Les températures descendent rapidement pour atteindre, dans certains secteurs, - 20°C le 22 février. On sait que les dégâts sur les souches et les rameaux sont à redouter à partir de - 15°C. Tous les vignerons ont encore en mémoire le douloureux souvenir de l’hiver 1985 au cours duquel des températures semblables, mais plus persistantes, avaient provoqué le dépérissement puis la mort de nombreux ceps. Cette issue a été écartée grâce à un fort vent du nord qui, en assurant une rapide circulation de l’air froid, a évité que le gel pénètre dans les cellules de la vigne. A cet égard, il faut rappeler l’importance de la période au cours de laquelle est effectuée la taille. Si cette opération est faite en mars, la vigne résistera mieux. Si elle est réalisée en décembre, la vigne sera plus vulnérable.

Le printemps fut aussi inégal. Durant tout mars, il gèle un peu et le soleil est absent. Puis, en avril, l’insolation bat des records et la température monte au-delà de 26°C. Les gelées reviennent au début du mois de mai - 5, 5°C dans la vallée de l’Ardre et - 3, 5°C dans la Côte des Bar. Deux cent cinquante hectares sont plus ou moins touchés. Arrivent ensuite des précipitations orageuses et de la grêle : il tombe 72 millimètres d’eau le 18 mai à Charly-sur-Marne et des grêlons endommagent les jeunes pousses à Avirey-Lingey et Montgueux.

Un temps très propice s’installe au mois de juin et la floraison débute sous les meilleurs auspices. Mais un brutal refroidissement, le 19 juin, retarde l’achèvement de cette délicate étape. Sur une même parcelle, on observe des grappes déjà nouées et d’autres à peine en fleur. De façon très curieuse, c’est le cépage chardonnay, qui avait pourtant fleuri au bon moment, qui est atteint, fortement, par le millerandage.

L’été étale ensuite ses caprices. D’une courte période à l’autre, on passe de la grisaille à un ciel bleu, de la sécheresse à l’humidité. Des orages de grêle s’abattent un peu partout, en particulier dans la Montagne de Reims et les régions d’Épernay et de Sézanne. Le botrytis, le mildiou et d’autres parasites qui menacent le vignoble seront bien maîtrisés, non seulement par des traitements appropriés, mais aussi par le souffle bienfaiteur du vent du nord.

Un comptage effectué au printemps donnait une moyenne de 15 grappes par cep qui n’ont cessé ensuite de grossir jusqu’à la vendange pour atteindre un poids d’environ 100 grammes par grappe.

Une première estimation de la récolte, effectuée au début du mois de juillet, concluait à un rendement moyen pour l’ensemble de la Champagne de 13 060 kilos de raisins à l’hectare. La mesure du pollen dans l’air au moment de la floraison donnait un chiffre de 13 300 kilos et un calcul mathématique prévisionnel atteignait 13 500 kilos.

Une seconde estimation, accompagnée de visites dans les différentes communes viticoles, aboutissait à une évaluation de 11 600 kilos qui exprimait les conséquences cumulées du millerandage, du déficit hydraulique et du risque de pourriture grise.

Diverses indications conduisent à penser que cette quantité n’a pas été atteinte lors de la vendange. Le rendement agronomique de la Champagne pour cette récolte 1996 se situe, selon toute vraisemblance, autour de 11 200 kilos de raisins à l’hectare.

L’application du rendement de base

La détermination du rendement autorisé pour bénéficier de l’appellation d’origine contrôlée Champagne n’a pas été évoquée lors de la traditionnelle réunion interprofessionnelle qui précède l’ouverture de la cueillette de raisins. En effet, c’est dès le 17 avril 1996 que la Commission consultative du Comité interprofessionnel du vin de Champagne avait décidé de proposer le niveau de 10 400 kilos de raisins à l’hectare qui correspond au rendement de base fixé par le décret du 3 septembre 1993 pour l’appellation Champagne.

Aucun recours au plafond limite de classement n’a été prévu.

Ces dispositions ont été confirmées par l’Institut national des appellations d’origine.

La plupart des régions et des crus ont atteint ou approché de très près le rendement autorisé.

Au total, la moyenne de l’ensemble de la Champagne ressort à 10 332 kilos de raisins à l’hectare.
Les raisins cueillis au-delà de 10 400 kilos à l’hectare constituent des excédents qui ne bénéficient pas de l’appellation et qui sont destinés à la distillerie. Ces quantités, mentionnées dans la déclaration de récolte, s’élèvent à 93 960 hectolitres. Ce volume réduit, qui provient de quelques crus et non de la totalité des régions, contraste avec les quantités issues des vendanges précédentes (145 955 hectolitres en 1995 et plus d’un million d’hectolitres depuis 1988).

Tous les raisins ont été coupés. Seules ont été laissées dans les vignes, par des cueilleurs méticuleux, les grappes insuffisamment mûres ou encore celles atteintes par le botrytis.

Le récent renforcement de la réglementation du rendement au pressurage, selon laquelle 160 kilos de raisins ne peuvent pas donner plus de 102 litres de moût débourbé, a entraîné, comme les années précédentes, l’élimination de l’appellation de 19 740 pièces, soit 2 % des quantités de raisins obtenus dans la limite du rendement autorisé à l’hectare ou encore l’équivalent de 5,4 millions de bouteilles.

Compte tenu d’une surface en production de 30 717 hectares, la récolte en appellation Champagne s’élève à 270 millions de bouteilles. Comparé aux résultats des dix dernières vendanges, ce niveau est inférieur à celui des récoltes de 1995, 1992, 1991, 1990 et 1989, mais il est supérieur à celui des récoltes 1994, 1993, 1988 et 1987.

QUALITE DES RAISINS ET DES MOUTS : LA PERSPECTIVE D’UN MILLESIME EXCEPTIONNEL

Au moment où la véraison des raisins se terminait, à la fin du mois d’août, rien ne laissait augurer de la qualité de la récolte.
Les pluies qui ont précédé la vendange auraient pu être fatales si la fraîcheur (10°C à Chambrecy, dans la nuit du 15 au 16 septembre) et le vent soutenu du nord, toujours lui, n’avaient séché et assaini les grappes.

Autre constatation satisfaisante : en dépit de l’acharnement surprenant des météorologistes à annoncer chaque jour l’arrivée de précipitations, ll n’est pas tombé une seule goutte d’eau (à l’exception d’un léger crachin un matin) pendant toute la durée de la cueillette des raisins.

Le choix judicieux des dates d’ouverture de la cueillette

Les premiers prélèvements effectués le 22 août dans près de quatre cents parcelles montraient une très lente évolution de la maturité. Mais une accélération est intervenue par la suite et tout au long de la vendange la richesse en sucre des raisins a progressé de façon spectaculaire.

L’Association viticole champenoise, présidée par M. Claude Taittinger, s’est réunie le 13 septembre. Les délégués des différentes communes de la Champagne ont fait preuve d’une grande sagesse en proposant pour l’ouverture de la cueillette des dates judicieuses et étalées dans le temps, de façon à favoriser une maturité optimale.
En moyenne, la cueillette a débuté quatre-vingt-quatorze jours après la pleine floraison pour les raisins du cépage meunier et quatre-vingt-dix-sept jours pour les raisins des cépages pinot noir et chardonnay.

Les premiers coups de sécateur ont été donnés dès le 14 septembre dans quelques crus hâtifs de la région de Sézanne et le 21 septembre dans la Côte des blancs. Se succédèrent ensuite, jour après jour, la Côte des Bar, la vallée de la Marne, la Montagne de Reims, la région d’Épernay. Les crus les plus tardifs attendirent jusqu’aux derniers jours du mois de septembre.

Un potentiel qualitatif remarquable

La synthèse des prélèvements et des analyses effectués tout au long de la vendange a permis d’établir les résultats suivants sur le degré potentiel et l’acidité totale caractéristiques des moûts de cette vendange.

Ces chiffres sont très satisfaisants et les comparaisons susceptibles d’être faites évoquent le souvenir de récoltes mémorables.

Le titre alcoométrique est nettement supérieur à la moyenne des vingt dernières années. Outre l’action favorable des épisodes climatiques secs et ensoleillés qui ont effacé les effets de périodes moins propices, ce phénomène s’explique certainement par une charge de raisins réduite. Débarassée des grappes nombreuses et lourdes qui l’ont affaiblie lors des récoltes précédentes, la vigne a pu donner le meilleur d’elle-même. Cette observation mérite d’être retenue en prévision des prochaines vendanges.

L’acidité est également très supérieure à la moyenne. Cette constatation nécessite un examen approfondi pour tenter de trouver des explications scientifiques.

Le titre alcoométrique est comparable à ceux relevés en 1990 (10,6 % vol.) et 1989 (10,1 % vol.). Mais il reste inférieur à celui de 1976 (10,8 % vol.) et aussi, il faut le souligner, à une majorité de ceux d’années antérieures telles que 1969, 1966, 1964, 1961, etc..., à une époque où les rendements moyens ne dépassaient pas 8 500 kilos à l’hectare.

Quant à l’acidité, elle est comparable à celles constatées en 1986 (10,1 grammes), 1980 (9,9 grammes). Mais elle reste inférieure à celle de 1978 (11 grammes).

Le rappel de ces différentes années, qui sont synonymes de millésimes exceptionnels, est éloquent.
Par contre, le couple titre alcoométrique-acidité est sans aucun équivalent connu depuis le relevé de ces données chaque année à partir de 1950. Un ancien chef de caves d’une Maison réputée, qui débuta sa carrière en 1928, évoque une comparaison historique avec le vin de cette illustre année que tous les oenophiles considèrent comme l’un des meilleurs millésimes du siècle.

Il faudra une grande maîtrise de la fermentation malolactique pour assouplir l’acidité initiale des moûts. Nul doute que le savoir-faire des oenologues champenois permettra de franchir sans encombre cette étape importante.

Quel que soit le cépage d’origine, les vins actuellement en cuves ont recueilli les éloges unanimes des dégustateurs. Ceux qui proviennent du chardonnay sont vifs, fins et élégants. Ceux issus du meunier apportent des composants très aromatiques. Ceux qui résultent du pinot noir font preuve de corps et d’ampleur. On remarque tout particulièrement les vins de la Côte des Bar, de la Montagne de Reims et de la Côte des blancs. La vallée de la Marne, pourtant touchée par des aléas climatiques, réserve d’agréables surprises. Mais la vérité exige de préciser aussi que les vins de certains secteurs sont parfois un peu hétérogènes ; quelques crus laissent même une pointe de déception.

Assemblés avec les vins de 1995 et 1994, les vins de 1996 vont contribuer à la préparation de très grandes cuvées. Elles seront prêtes à donner des satisfactions gustatives intenses aux nombreux consommateurs de vins de Champagne à partir de la dernière année du siècle.

Mais les élaborateurs champenois ne vont pas résister au plaisir de conférer le millésime à une partie de leurs vins issus de cette superbe récolte.

Ces vins millésimés seront hors du commun. II faudra attendre longtemps leur plein épanouissement et ils feront preuve, à coup sûr, d’une richesse et d’une complexité d’arômes rarement égalées. Peut-être rejoindront-ils, dans le panthéon champenois, les vins mythiques de quelques millésimes extraordinaires tels que, outre 1928, 1911, 1904, 1893, 1870, 1834 et 1811.

Bulletin d’information CIVC - n° 199 - 4ème trimestre 1996
Analyses réalisées par les Ingénieurs & Œnologues des services techniques de l’AVC - CIVC.